Voici A l'ombre d'un arganier, conte pour lequel j'ai reçu le Prix International de Créativité de la Maison Naaman pour la Culture (Liban) en 2011 (tous droits réservés) :
Salim n'était pas un enfant comme les autres. Il ne jouait pas avec eux. N'allait pas à l'école. Ne répondait aux questions impertinentes que par d'autres questions, et ne parlait à personne si ce n'est pour fournir des recommandations que le cours des événements avait démontrées des plus profitables pour qui les suivaient, et de plus néfastes pour qui passaient outre.
Dès ses premiers pas, il s'était installé sous le grand arganier au centre de la place du village et il n'avait plus voulu en bouger. Ses parents avaient fini par céder, et depuis maintenant sept années, là, il dormait, mangeait, et passait ses journées.
Tout comme l'arganier, Salim était grand, solide, robuste ; il n'avait pas besoin de beaucoup pour survivre, et l'ombre de sa sagesse était des plus agréables.
Quand quelqu'un qui ne savait pas osait questionner Salim sur ses activités courantes, il répondait : « J'écoute. N'entends-tu donc rien ? » ou alors « Ne vois-tu pas que je suis en pleine conversation ? » Des phrases de ce genre. Évidemment, les ignorants qui osaient le questionner ne voyaient ni n'entendaient rien, mais cela ne décourageait pas Salim, pas plus que ne le perturbait dans l'accomplissement de son devoir.
Tout ce que Salim savait, il le tenait semble-t-il de l'arganier en personne. Et tout comme personne n'aurait pu mettre en doute la réalité de l'existence de l'un ou de l'autre, il fallait bien admettre que c'était là sinon un miracle récurrent, au moins un don exceptionnel avec lequel le garçon était né.
Les premiers mois de Salim sous l'arbre avaient été bien évidemment chargés de défiance de la part des villageois, mais il avait su faire ses preuves, patiemment, sans trembler, les convaincant presque tous un à un, avec une vive conviction de fer – semblable à la sève abondante qui coulait dans les rigides branches de l'arbre. Et tout comme l'arbre à ses débuts, il avait affermi son autorité au travers des denses racines conséquentes à ses multiples interventions.
Outre les avis privés que Salim pouvait rendre, il était désormais publiquement indispensable, et malgré son jeune âge aucune décision cruciale concernant l'avenir du village n'était prise sans qu'il soit au préalable consulté – et très souvent même sans son plus exprès consentement.
Voilà qu'un jour arriva un voyageur qui disait avoir entendu qu'un jeune garçon sous un arbre résolvait tous les problèmes pouvant survenir dans son village. Étant lui-même à la recherche d'une sagesse qu'il n'avait pu trouver chez lui, il avait traversé le Grand Désert afin de venir soumettre ses difficultés au jeune sage – avec l'espoir qu'il trouverait là une solution réalisable.
On le conduisit donc auprès de Salim qui demanda à ce que leur soit à tous les trois servi le thé – ce qui fut rapidement fait dans le plus grand respect des règles de l'art.
« Jeune sage, dit le voyageur, j'ai traversé tout le Désert pour venir boire à ta sagesse, pour me reposer à ton ombre, que le plus modeste de tes fruits que tu voudras bien partager avec moi puisse me fournir le réconfort que j'ai tant cherché. Je t'en prie, ô mon bon maitre, accepte au moins de m'entendre exposer ma situation, et puisse la Grâce du Très-haut venir combler ma faim comme ma soif par l'intermédiaire de ta bouche et de ta main rassurante.
― Expose-moi, je t'en prie, ce qui t'a amené à faire un si long et périlleux voyage, et si je le peux je ne manquerais pas à mon rôle d'Homme et alors je te fournirais mon aide.
C'était là le genre de réponse courante que Salim faisait à qui venait lui soumettre un problème à résoudre, mais généralement les sollicitations qu'il rencontrait ne s'étendaient guère plus loin que sur des sujets tels que l'endroit idéal où creuser un puits ou la meilleure façon d'accomplir la transhumance pour les bergers.
― Vois-tu, ô mon bon maître, je viens d'un village situé de l'autre côté du désert, un village qui bientôt aura disparu si aucune solution n'est trouvée.
― Que se passe-t-il ? interrogea Salim, curieux mais inquiet.
― Vois-tu, ô mon bon maitre, le Grand Désert avance à vive allure sur notre village, le sable envahit peu à peu nos rues, tarit un à un nos puits, recouvre et dessèche les espèces végétales dont se nourrissent nos troupeaux qui ne produisent plus de lait. Lors de la dernière lune, alors que nous étions en proie à un trouble encore grandissant, près de tomber dans le gouffre du désespoir mais toujours tournés face à l'horizon du levant en attendant un proche secours quel qu'il pût être, voilà que votre humble serviteur a eu la vision d'un garçon assis sous un arbre inconnu de lui de l'autre côté du désert. Cet homme, c'était moi. Mes deux chameaux n'ont pas résisté à la traversée du Brûlant Géant de Sable, mais je me suis montré endurant et patient face à la situation... Et quoique maintenant épuisé, je suis prêt à repartir et parcourir le chemin inverse sans autre soulagement que la déclaration de ton soutien, si tu acceptes de me le témoigner.
― Béni sois-tu, ô toi voyageur qui vit dans la Grâce d'Allah ! Le temps est venu pour moi d'accomplir ma destinée. Je vais rentrer avec toi ; et me plantant au cœur de ton village, je me transformerais alors en un arganier robuste dont le ramage et les racines viendront pour sauver les tiens, dit Salim au voyageur, répétant mot à mot ce que le grand arganier, au-dessus, derrière, et au-dessous de lui, venait de lui souffler à l'oreille. Je t'ai promis mon aide et devant toi, là, je me lève pour me tenir droit en tant qu'Homme. »
Le voyageur, reconnaissant mais gêné par la si grande dévotion que témoignait le garçon, acquiesça d'un simple signe de tête qui valait plus que six cent mots.
Salim se leva, ce qu'il n'avait pas fait depuis maintenant des années, depuis qu'il était assis là en tailleur pour être exact. Ce fut pour tous les spectateurs habitués à le voir presque faire corps avec l'arbre un événement se révélant similaire à un miracle : l'arbre se divisait, sortait les racines de son sol, prêt à partir, puis se mettait à marcher.
S'adressant à la foule des villageois qui venait de se rassembler, Salim dit alors d'une voix forte et résolue :
« Mes amis, mes parents, mes frères,
Depuis sept longues années maintenant, je me suis installé ici, à votre service, ne comptant ni mes heures de joie, ni mes heures de peine, ne rechignant pas au labeur, acquittant ma tache avec le plus grand respect envers tous, et de la façon la plus consciencieuse qui soit.
Je vous ai guidé tel un imam et je crois qu'aujourd'hui est venu le jour pour chacun de nous de marcher de son propre fait. Que vous puissiez marcher sans avoir besoin de vous appuyer sur moi, et j'ai confiance en vous, je sais que désormais vous y parviendrez facilement.
Je vous aime. Je vous aime et parce que je vous aime, je vous quitte. Est venu le temps pour moi de vivre d'autres choses, de rencontrer d'autres gens, de me montrer utile, aussi pour eux, pour ceux-là même qui ont eux grand besoin de quelqu'un comme moi sur qui s'appuyer.
J'espère qu'un jour vous parviendrez à comprendre la logique et la raison abritées dans cette démarche qui est la mienne.
Puisse la seule larme que je verserai face à vous bénir le sol de ce village qui m'a tant offert et auquel j'ai fait de mon mieux pour rendre ce que je pouvais ; puisse-t-elle être captée par les racines de ce noble arbre qui je l'espère continuera très longtemps à vous comblez de bienfaits.
Que la paix soit avec vous. Amen. »
Et sur ces paroles, Salim traversa la place du village en suivant le voyageur qui était venu solliciter son aide ; et ils entrèrent dans le Désert.
Salim n'était pas un enfant comme les autres. Il ne jouait pas avec eux. N'allait pas à l'école. Ne répondait aux questions impertinentes que par d'autres questions, et ne parlait à personne si ce n'est pour fournir des recommandations que le cours des événements avait démontrées des plus profitables pour qui les suivaient, et de plus néfastes pour qui passaient outre.
Dès ses premiers pas, il s'était installé sous le grand arganier au centre de la place du village et il n'avait plus voulu en bouger. Ses parents avaient fini par céder, et depuis maintenant sept années, là, il dormait, mangeait, et passait ses journées.
Tout comme l'arganier, Salim était grand, solide, robuste ; il n'avait pas besoin de beaucoup pour survivre, et l'ombre de sa sagesse était des plus agréables.
Quand quelqu'un qui ne savait pas osait questionner Salim sur ses activités courantes, il répondait : « J'écoute. N'entends-tu donc rien ? » ou alors « Ne vois-tu pas que je suis en pleine conversation ? » Des phrases de ce genre. Évidemment, les ignorants qui osaient le questionner ne voyaient ni n'entendaient rien, mais cela ne décourageait pas Salim, pas plus que ne le perturbait dans l'accomplissement de son devoir.
Tout ce que Salim savait, il le tenait semble-t-il de l'arganier en personne. Et tout comme personne n'aurait pu mettre en doute la réalité de l'existence de l'un ou de l'autre, il fallait bien admettre que c'était là sinon un miracle récurrent, au moins un don exceptionnel avec lequel le garçon était né.
Les premiers mois de Salim sous l'arbre avaient été bien évidemment chargés de défiance de la part des villageois, mais il avait su faire ses preuves, patiemment, sans trembler, les convaincant presque tous un à un, avec une vive conviction de fer – semblable à la sève abondante qui coulait dans les rigides branches de l'arbre. Et tout comme l'arbre à ses débuts, il avait affermi son autorité au travers des denses racines conséquentes à ses multiples interventions.
Outre les avis privés que Salim pouvait rendre, il était désormais publiquement indispensable, et malgré son jeune âge aucune décision cruciale concernant l'avenir du village n'était prise sans qu'il soit au préalable consulté – et très souvent même sans son plus exprès consentement.
Voilà qu'un jour arriva un voyageur qui disait avoir entendu qu'un jeune garçon sous un arbre résolvait tous les problèmes pouvant survenir dans son village. Étant lui-même à la recherche d'une sagesse qu'il n'avait pu trouver chez lui, il avait traversé le Grand Désert afin de venir soumettre ses difficultés au jeune sage – avec l'espoir qu'il trouverait là une solution réalisable.
On le conduisit donc auprès de Salim qui demanda à ce que leur soit à tous les trois servi le thé – ce qui fut rapidement fait dans le plus grand respect des règles de l'art.
« Jeune sage, dit le voyageur, j'ai traversé tout le Désert pour venir boire à ta sagesse, pour me reposer à ton ombre, que le plus modeste de tes fruits que tu voudras bien partager avec moi puisse me fournir le réconfort que j'ai tant cherché. Je t'en prie, ô mon bon maitre, accepte au moins de m'entendre exposer ma situation, et puisse la Grâce du Très-haut venir combler ma faim comme ma soif par l'intermédiaire de ta bouche et de ta main rassurante.
― Expose-moi, je t'en prie, ce qui t'a amené à faire un si long et périlleux voyage, et si je le peux je ne manquerais pas à mon rôle d'Homme et alors je te fournirais mon aide.
C'était là le genre de réponse courante que Salim faisait à qui venait lui soumettre un problème à résoudre, mais généralement les sollicitations qu'il rencontrait ne s'étendaient guère plus loin que sur des sujets tels que l'endroit idéal où creuser un puits ou la meilleure façon d'accomplir la transhumance pour les bergers.
― Vois-tu, ô mon bon maître, je viens d'un village situé de l'autre côté du désert, un village qui bientôt aura disparu si aucune solution n'est trouvée.
― Que se passe-t-il ? interrogea Salim, curieux mais inquiet.
― Vois-tu, ô mon bon maitre, le Grand Désert avance à vive allure sur notre village, le sable envahit peu à peu nos rues, tarit un à un nos puits, recouvre et dessèche les espèces végétales dont se nourrissent nos troupeaux qui ne produisent plus de lait. Lors de la dernière lune, alors que nous étions en proie à un trouble encore grandissant, près de tomber dans le gouffre du désespoir mais toujours tournés face à l'horizon du levant en attendant un proche secours quel qu'il pût être, voilà que votre humble serviteur a eu la vision d'un garçon assis sous un arbre inconnu de lui de l'autre côté du désert. Cet homme, c'était moi. Mes deux chameaux n'ont pas résisté à la traversée du Brûlant Géant de Sable, mais je me suis montré endurant et patient face à la situation... Et quoique maintenant épuisé, je suis prêt à repartir et parcourir le chemin inverse sans autre soulagement que la déclaration de ton soutien, si tu acceptes de me le témoigner.
― Béni sois-tu, ô toi voyageur qui vit dans la Grâce d'Allah ! Le temps est venu pour moi d'accomplir ma destinée. Je vais rentrer avec toi ; et me plantant au cœur de ton village, je me transformerais alors en un arganier robuste dont le ramage et les racines viendront pour sauver les tiens, dit Salim au voyageur, répétant mot à mot ce que le grand arganier, au-dessus, derrière, et au-dessous de lui, venait de lui souffler à l'oreille. Je t'ai promis mon aide et devant toi, là, je me lève pour me tenir droit en tant qu'Homme. »
Le voyageur, reconnaissant mais gêné par la si grande dévotion que témoignait le garçon, acquiesça d'un simple signe de tête qui valait plus que six cent mots.
Salim se leva, ce qu'il n'avait pas fait depuis maintenant des années, depuis qu'il était assis là en tailleur pour être exact. Ce fut pour tous les spectateurs habitués à le voir presque faire corps avec l'arbre un événement se révélant similaire à un miracle : l'arbre se divisait, sortait les racines de son sol, prêt à partir, puis se mettait à marcher.
S'adressant à la foule des villageois qui venait de se rassembler, Salim dit alors d'une voix forte et résolue :
« Mes amis, mes parents, mes frères,
Depuis sept longues années maintenant, je me suis installé ici, à votre service, ne comptant ni mes heures de joie, ni mes heures de peine, ne rechignant pas au labeur, acquittant ma tache avec le plus grand respect envers tous, et de la façon la plus consciencieuse qui soit.
Je vous ai guidé tel un imam et je crois qu'aujourd'hui est venu le jour pour chacun de nous de marcher de son propre fait. Que vous puissiez marcher sans avoir besoin de vous appuyer sur moi, et j'ai confiance en vous, je sais que désormais vous y parviendrez facilement.
Je vous aime. Je vous aime et parce que je vous aime, je vous quitte. Est venu le temps pour moi de vivre d'autres choses, de rencontrer d'autres gens, de me montrer utile, aussi pour eux, pour ceux-là même qui ont eux grand besoin de quelqu'un comme moi sur qui s'appuyer.
J'espère qu'un jour vous parviendrez à comprendre la logique et la raison abritées dans cette démarche qui est la mienne.
Puisse la seule larme que je verserai face à vous bénir le sol de ce village qui m'a tant offert et auquel j'ai fait de mon mieux pour rendre ce que je pouvais ; puisse-t-elle être captée par les racines de ce noble arbre qui je l'espère continuera très longtemps à vous comblez de bienfaits.
Que la paix soit avec vous. Amen. »
Et sur ces paroles, Salim traversa la place du village en suivant le voyageur qui était venu solliciter son aide ; et ils entrèrent dans le Désert.